Il y a quelque chose de tragique dans le réveil, un sentiment à la limite du désespoir, comme une peur familière, qui serre notre cœur mais ne nous fait plus trembler. Est-ce le fait de s'évader enfin de cette état que l'on associe tellement à la mort, comme un soulagement d'être encore en vie ? Ou bien justement, est-ce cette frayeur de voir que le monde existe toujours, que l'on y est enfermé, enchaîné à la prison abandonnée de l'existence où nous déambulons, avec parfois l'espoir brumeux et torturé de partager ses chaînes avec un autre ? C'est un sentiment d'inéluctabilité, comme lorsque l'on vient de blesser quelqu'un. Pas de Crtl-Z ou de Pomme-Z possible, pas de machine à remonter le temps, aucune parole ou aucun geste qui fera disparaître à tout jamais cet acte. Nous sommes. Et entre l'acceptation et la renonciation de cela, il y a cette indécision emplie de spirales, de néants, de paniques et d'espérances.
Ce matin là, j'émergeais avec ce sentiment, avec cet espoir, et avec une des choses qui font partie de mon top 5 des pires événements du réveil : un lever de soleil en face. Quel acte profondément narcissique et héliocentrique qu'un lever de soleil. Il se découvre doucereusement au monde, comme un intrus gênant qui rend un service qui l'est tout autant, diffusant une violente et vaporeuse lumière blanchâtre, imprégnant le monde de chaux et de malaise. Il éblouit sans aucune chaleur, et révèle même aux êtres leurs engelures les plus profondes. C'est un « Bonjour » empreint de cynisme et de faux-semblants.
Je me levais péniblement et baissais les stores en face de moi pour me cacher de ce saint que je ne saurais voir de si bon matin. Sans faire attention, je me laissais retomber dans le grand fauteuil rouge où je m'étais endormi quelques heures auparavant. La rose était posée sur le fauteuil à ma droite, son rouge un peu plus éclatant que celui du tissu. Je la repris vite en main, me sentant presque coupable de l'avoir lâchée, ma compagne de voyage. Et à propos, où était-elle ? Je ne l'avais pas revu depuis que nous avions discuté la veille. Je me sentais toujours fautif, sans trop savoir de quoi en fait. Et alors que je me dirigeais vers la porte menant au wagon de tête, sa voix résonna dans l'interphone :
« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, nous arriverons dans quelques instants au terminus de ce train. Veuillez vous préparer à descendre et à ne rien oublier dans les voitures. Nous vous remercions de votre confiance et vous souhaitons une agréable journée. N'oubliez pas l'hôtesse ! acheva-t-elle d'une vois amusée. »
Je ne savais pas si je devais prendre cette phrase pour moi ou comme une simple formule amicale destinée à tous les voyageurs. Et je ne savais pas non plus ce que je préfèrerais que ça soit. Encore une fois, j'avais cherché une imperceptible nuance de douleur dans ces dernières paroles. Je fus soulagé de ne pas avoir trouvé. Derrière les stores commençaient à défiler les bâtiments qui bordent l'Autre Ville. Enfin… la Ville maintenant. Mes souvenirs aussi défilaient, anticipant la route qui restait à parcourir, refaisant la lumière sur ces images que j'avais rangées dans le tiroir de mes regrets, et qui réapparaissaient pour une deuxième chance.
Le train décéléra. Mon cœur se serra. En un frisson, la main glaciale de l'inexorabilité s'empara de moi pour m'attirer vers ces portes que je ne pouvais que franchir. Mais en plus de cette excitation à me laisser posséder que j'avais déjà ressenti la première fois, se mêla aussi l'appréhension. Et si cette main qui me guidait n'allait pas me lâcher juste au bord du gouffre, où un simple courant d'air ou une pichenette déplacée pourrait me faire chuter ?