Ce qui devait arriver arriva. On voit bien que je ne suis pas d'ici. A trop rester immobile, je perdais mon ombre. Encore une fois. Elle bougeait encore un peu, au ralenti, saccadée, ne sachant plus quoi faire, comme une image perdue dans sa nature même, hésitant à revenir sur un geste qu'elle n'a pas encore fait. Cette ombre m'allait très bien finalement. J'avais eu quelques doutes en la choisissant, mais finalement, je ne m'étais pas trompé. Mon instinct n'est pas si mauvais que ça, je ne sais pas pourquoi je ne m'y suis jamais assez fié. Et cela confirme le fait bien connu qu'on ne se rend compte de l'importance des choses qu'une fois qu'on les a perdues. Est-ce un trait si humain, ou bien est-ce si personnel ? Suis-je désespérément normal ? La part la plus égocentrique de mon être le refuse en bloc, et pour une fois, son avis n'est pas pour me déplaire.
L'émerveillement qui m'avait envahit la première fois à la vue de ce soleil si fort avait laissé la place à une moue désabusée. Quel crâneur. J'eus un léger rire à cette pensée prétentieuse et inutile, et me décidais enfin à descendre les marches de la gare, laissant donc mon ombre derrière. Elle doit maintenant avoir disparu, à trop être éclairée maintenant que je ne suis plus là pour lui cacher la lumière. Il y a une petite trotte à faire, tout en descente, la gare étant au sommet d'une butte, ziggourat de verre et de métal, faisant le passage d'une Ville à l'Autre. Le soleil à mi-chemin entre l'horizon et le zénith ne se laisse apercevoir que rarement une fois plongé dans cet immense damier de hauts et vieux immeubles.
Au bas des façades perpétuellement éclairées traînent des badauds. Enfin, c'est ce à quoi on pense la première fois quand on vient de l'Autre Ville. Mais ce sont juste des gens encore pires que moi. Ou meilleurs. Eux aussi, à force de trop rester au soleil, ont perdu leurs ombres. Mais ils restent là. Peut-être n'arrivent-ils pas à s'en défaire et veulent la protéger jusqu'au bout. Peut-être n'ont-ils pas le choix. Alors ils regardent, immobiles, cette lumière qui ne part jamais, cette ville qui ne change pas, ces gens tous identiques. Dans un sens, ils sont chanceux, ils savent ce qu'ils font et pourquoi. Ils restent, debout ou assis, selon comment leur ombre les a quittés. Je ne sais pas si c'est de l'obstination, de la stupidité, du désespoir, de l'amour, de l'honneur ou de la curiosité. Sûrement que plus souvent qu'on ne le croit, nos actes sont des mélanges plus ou moins subtils de tout cela. Que doit-on faire ? Assumer chaque ingrédient de nos sentiments, ou préférer ne voir que celui qui nous arrange ?
Je marchais comme cela une dizaine de minutes, perdu dans ces pensées. Enfin, pas vraiment. Au fur et à mesure que je m'approchais, la peur et l'excitation gagnaient du terrain, comme un liquide visqueux qui s'étalait délicatement sur la surface de mon esprit. Et bientôt se passa quelque chose que je déteste : ma tête tournait à vide, passant chaotiquement d'une pensée à l'autre, parmi un choix limité se restreignant à des idées basiques comme : « Est-ce qu'elle m'aime encore vraiment ? », « Ne referons-nous pas les mêmes erreurs ? », « Est-ce que j'ai bien fait de revenir ? » et d'autres choses aussi joyeuses.
Et enfin, je suis arrivé. Juste devant la porte, il y a encore la partie supérieure de l'ombre que j'avais laissé. Le reste, exposé au soleil, a depuis longtemps disparu. Mais ce buste noir, à l'ombre, ne s'est que peu effacé. Ca ne doit pas être très agréable de voir cette demi-silhouette en sortant de chez soi, surtout qu'elle a du se débattre quelque temps avant de devenir apathique. Je suis désolé. J'essaierai de la récupérer.
Enfin, voilà toute l'histoire. Enfin, presque. Tu te doutes bien que j'avais une certaine appréhension, voire une appréhension certaine, à appuyer sur le bouton de ta sonnette. J'ai fait comme d'habitude dans ces situations, j'ai court-circuité mon cerveau. La suite… bin, je vais pas non plus commenter tout ce qu'il s'est passé depuis que tu m'a ouvert la porte.
